Il faut se souvenir que l’AIMSIB est née en 2016 d’un rejet catégorique de la théorie du « cholestérol qui tue » et de ses différents traitements, tant de la part d’anciens patients intoxiqués que de prescripteurs médecins. Donc une prise de position officielle quasiment idolâtre de la part d’une cardiologue en vue a imposé de notre part cette courtoise mise au point…

Madame la Présidente et chère Collègue,

Nous tenions par la présente à vous féliciter chaleureusement pour votre élection comme Présidente de la Société Française de Cardiologie. Vous êtes désormais la porte-parole de cette Société Savante. C’est une lourde responsabilité, vous en avez conscience, car votre voix désormais portera l’opinion de tous ou, du moins, de la grande majorité.

C’est dans ce contexte que nous avons pris connaissance de votre récent courroux lié à la désaffection croissante que les prescripteurs et les patients semblent vouer aux médicaments anti-cholestérol en général, et aux statines en particulier. Nous retiendrons cette curieuse affirmation de votre part (sauf erreur de transcription) :

« Les statines sont vraiment les meilleurs médicaments que l’on ait jamais inventés » (1).

La prudence étant un des fondements des sciences médicales et une exigence du code de Santé Publique, il serait souhaitable que la plus haute instance de la cardiologie nationale s’exprime avec un minimum de retenue. Nous craignons en effet que cette déclaration puisse être difficile à assumer dans un proche futur. Déjà aujourd’hui, si vous décidiez de lire autre chose que des auteurs missionnés par l’industrie, il vous serait impossible de défendre une position aussi abrupte.

L’implication du cholestérol dans les maladies cardio-vasculaires remonte au début du siècle, et la « théorie du cholestérol » fut notamment popularisée par le biochimiste Américain Ancel Keys ; mais les méthodes scientifiques de ce dernier ont été critiquées (2). En attaquant les lipides et le cholestérol, on voulait probablement détourner l’attention du public et des médecins de la toxicité des sucres ajoutés dans les aliments transformés. Un documentaire récent sur la chaîne ARTE (3) apporte des éléments factuels pour mieux comprendre ces questions.

Les querelles entre lobbys commerciaux pour la défense de leurs marchés respectifs peuvent avoir de tragiques implications en matière de santé publique. En particulier, les travaux de Keys (et d’autres ensuite) ont entrainé et la prescription massive de régimes anticholestérols et de médicaments anti-cholestérol dont les bienfaits pour la santé sont à ce jour pour le moins discutables. Il serait important que les sociétés savantes et leurs représentants élus se tiennent à distance des querelleurs…

L’anticholestérolisme et l’enthousiasme puéril pour les statines furent précédés par de nombreuses études nutritionnelles toutes négatives, et d’une flambée prescriptrice d’autres médicaments anti-cholestérol. A propos de ces derniers, rappelons le communiqué de la HAS (4) :

« Les autres traitements (fibrates, résines, acide nicotinique, ezetimibe) peuvent réduire le cholestérol LDL, mais aucun avantage … n’a été montré en termes de prévention secondaire des complications de l’athérosclérose. »

Cette formulation très « médicamenteuse » peut se traduire d’une autre façon : réduire le cholestérol dans la circulation sanguine par de multiples et divers moyens n’a pas d’effet sur le risque cardiovasculaire. Nous notons que le magazine Prescrire, seule référence française en terme de liberté éditoriale, a récemment classé les fibrates dans la liste des 90 médicaments à éliminer d’urgence pour cause d’inefficacité et de dangerosité. C’était en Janvier 2018, soit 40 ans après leur mise sur le marché (5). Pourtant, en Février 2013, Prescrire ne craignait pas d’écrire :

« Le gemfibrozil (Lipur°), un fibrate, ou la cholestyramine (Questran°)… sont à utiliser en cas d’inefficacité ou d’effet indésirable des statines« . (6)

Il n’est donc jamais trop tard, madame la Présidente, pour changer d’avis. Même la revue Prescrire, peu encline à reconnaître ses erreurs, a dû s’y résoudre. Pourquoi pas vous ?  Et éventuellement toute la Société Française de Cardiologie que vous représentez ?

Par ailleurs, pourquoi les cardiologues universitaires français s’acharnent-ils à prescrire de l’ézétimibe, alors que son inefficacité est évidente et que sa carcinogénicité n’est toujours pas écartée ? Conflits d’intérêts ?

L’histoire des statines peut trouver son point de départ avec la publication de l’étude 4S (Scandinavian Simvastatin Survival Study) en 1994. Elle fut réalisée par le groupe Merck (7) qui voulait prouver l’efficacité de la Simvastatine en prévention secondaire. Merck annonça que la mortalité cardio-vasculaire était diminuée de 30% avec une baisse parallèle de la mortalité totale. Les statines étaient lancées vers un avenir radieux.

Progressivement hélas vint le désenchantement, car non seulement aucun essai clinique n’a jamais confirmé le miracle de 4S mais surtout on s’aperçut que 4S admettait des défauts majeurs, notamment le fait que le statisticien en charge de la collection des données cliniques et des calculs statistiques (donc la personne la plus importante pour légitimer les résultats de l’essai]) était … un employé du sponsor Merck, la chose est interdite aujourd’hui en recherche clinique où l’indépendance des investigateurs vis-à-vis du sponsor est exigée. Elle est absolument indispensable pour obtenir un peu de crédibilité vis-à-vis d’institutions qui délivrent les AMM. L’essai 4S doit être au minimum regardé avec suspicion, voire rejeté dans les poubelles de la préhistoire des sciences médicales.

Malgré l’intrusion constante des firmes dans quasiment tous les essais cliniques testant les statines jusqu’en 2006, la répétition de résultats douteux ou négatifs sur la mortalité commença à susciter un grand scepticisme concernant la validité de tous les essais sponsorisés. Mais c’est le scandale du Vioxx (un coxib) qui fit déborder le vase. L’affaire éclata autour de 2005 quand il fut évident que le groupe Merck (qui était aussi le sponsor de l’essai 4S) avait maquillé les résultats des essais cliniques testant son coxib. Des milliers de morts ont été identifiés pour les seuls USA, ce qui valut au groupe Merck de dédommager les victimes (plusieurs milliards de dollars) afin d’éviter un procès. Le groupe Pfizer (autre vendeur de statine et aussi d’un coxib) vécu la même mésaventure. Ces terribles affaires eurent d’autres effets.  Le scandale du Vioxx conduisit à imposer de nouvelles règles aux firmes pour la conduite de leurs essais cliniques. Ces nouvelles contraintes [La Nouvelle réglementation des Essais Cliniques] eurent des conséquences inattendues sur les essais testant les statines : aucun essai ne rapporta plus le moindre effet sur la mortalité comme le rapporte le tableau suivant :


 

Ce fait éclaire la question de l’efficacité des statines de façon inattendue, Madame la Présidente :

Les nouvelles statines étaient plus efficaces que les anciennes pour diminuer le cholestérol mais elles n’avaient pas d’effet sur le principal paramètre clinique justifiant leur prescription !

Depuis Keys dans les années 1950 et jusqu’à aujourd’hui les médecins français ont subi un déferlement de fausse information sur le cholestérol et les statines. Ils observent en parallèle de nombreuses prescriptions hors AMM sans justification. Par exemple l’Atorvastatine et la Rosuvastatine sont quasi-systématiquement prescrites dans les hôpitaux universitaires en prévention secondaire de l’infarctus du myocarde bien que sans AMM dans cette indication, pourquoi, conflits d’intérêts encore une fois ?

Dans plusieurs récentes méta-analyses (supposées résumer l’ensemble des données existantes), les auteurs (tous liés à l’industrie) démontrent avec une grande conviction l’intérêt des statines en prévention primaire et secondaire (8). Ces déclarations sont reprises par de nombreux médias comme étant la preuve définitive des bienfaits miraculeux des statines. Nous craignions, Madame la Présidente, sur la base de vos récentes déclaration à des médias, que vous approuviez ces conclusions. Un observateur attentif notera toutefois que ces analyses sont victimes d’une honteuse sélection des études favorables aux statines et oublient toutes celles plus récentes qui leur sont défavorables. Ces biais permettent de conclure faussement aux bienfaits des statines.

Madame la présidente, et chère collègue, ces manœuvres frauduleuses vous auraient-elles échappé ? En France, la question des statines fait l’objet d’une véritable censure. Une pétition rassemblant 400.000 signatures et réclamant une simple réévaluation du rapport bénéfice/risque des statines (par de vrais experts vraiment indépendants) est restée lettre morte (9), pourquoi, encore et toujours des conflits d’intérêt ?

Il est à craindre, Madame la présidente, que vous ne feriez pas partie de ces experts car vous n’êtes ni experte des médicaments anti-cholestérol et encore moins indépendante de l’industrie. Une rapide enquête via les bibliothèques universitaires américaines (PubMed, ci-dessous) nous apprend en effet que votre compétence sur la question des statines est incertaine.

Ce n’est pas déshonorant (chacun sa spécialité) mais cela vous interdit de porter des jugements imprudents sur ces médicaments au nom de tous vos collègues de la Société Française de Cardiologie. Il eût été utile (voire impératif), avant de vous exprimer au nom de tous, d’organiser un débat dans le cadre de la société savante que vous présidez afin d’éclairer les confrères de façon indépendante de l’industrie et des supposés experts commissionnés par celle-ci. Vous auriez pu ainsi également mesurer le niveau de scepticisme de la profession vis-à-vis des statines.

En relation avec vos récentes déclarations, faut-il enfin vous rappeler, madame la Présidente que le Code de Santé Publique et le Code de Déontologie (dans son article 13) exigent que « …le médecin, quand il participe à une action d’information, doit faire preuve de prudence … doit se garder à cette occasion de toute attitude publicitaire… » (10)

Etes-vous, Madame la Présidente, indépendante de l’industrie des statines et autres médicaments anti-cholestérol ? Votre naïve profession de foi pro-statines peut-elle être assimilable à une attitude publicitaire ?

 Autre question : pourquoi la profession médicale se trouve-t-elle autant désinformée sur les effets adverses des statines ?

Les statines induisent en effet chez de nombreux patients des troubles métaboliques, neuropsychiatriques, sensoriels, sexuels, locomoteurs et carcinologiques.

Notre métier ne nous impose-t-il pas une obligation sans faille de la surveillance de notre iatrogénie potentielle ? Madame la Présidente, avez-vous conscience de cet état des faits ? N’est-il pas temps de reconsidérer sereinement votre enthousiasme pour des théories que les faits accablent ? Vos confrères américains décident courageusement de rouvrir ce dossier calamiteux. Le prochain congrès de l’American College of Cardiology a prévu une session entière le 12 Mars 2018 à 10.45 AM sur cette question. Le titre en dit long sur l’évolution des états d’esprit :

« The Great Cholesterol Debate ».

Faut-il vous le traduire ? Quand, Madame la Présidente, aurez-vous le courage d’organiser un tel débat sur le sol français ? N’est-ce pas du ressort de la Société que vous présidez de donner la parole à de vrais experts vraiment indépendants afin que votre corporation obtienne enfin une information juste, équilibrée et indépendante ?

 N’est-ce pas une exigence du code de déontologie que l’information diffusée par (et pour) les médecins via les sociétés savantes soit libre et indépendante ?

 Madame la Présidente, il est encore temps de sauver votre honneur et celui de la Société Française de Cardiologie. Quelques grandes voix de la médecine internationale pourraient d’ailleurs vous y aider. (11)

Si vous écoutez ce que votre conscience et votre esprit rationnel vous dictent, Madame la présidente, et si vous décidez d’effectivement ouvrir un débat serein sur ces questions cruciales, comme le font vos collègues américains, sachez que notre Association (l’AIMSIB) est à votre disposition et vous y aidera, surtout si vous rencontriez quelques difficultés au sein de la Société Française de Cardiologie.

En espérant une réponse positive de votre part et avec nos salutations respectueuses,

 

  Le Président et le Comité médical de l’AIMSIB

 

 

Sources

(1) http://www.letelegramme.fr/finistere/brest/cardiologie-une-brestoise-a-la-tete-12-02-2018-11848616.php
(2) « Cholestérol, mensonge et propagande », de Lorgeril M., Thierry Souccar Ed.
(3) « Cholestérol, le grand bluff » de Anne Georget pour Arte, disponible en DVD
(4) HAS, « Guide du parcours de soins » Maladie coronarienne stable, (page 31) réactualisation de Juillet 2015
(5) http://info.sante.lefigaro.fr/article/la-revue-prescrire-epingle-90-medicaments-juges-plus-dangereux-qu-utiles-/?utm_source=AM2&utm_medium=email&utm_campaign=Sante
(6) http://www.prescrire.org/Fr/3/31/48448/0/NewsDetails.aspx
(7) Lancet 1994 ; 344 : 1383-1389.
(8) Collins, R, Reith, C, Emberson, J et al. Interpretation of the evidence for the efficacy and safety of statin therapy. Lancet. 2016; 388: 2532–2561
(9) http://petition.ipsn.eu/petition-danger-statines-cholesterol/index.php
(10) Article 13 (article r.4127-13 Du CSP) « Lorsque le médecin participe à une action d’information du public de caractère éducatif et sanitaire, quel qu’en soit le moyen de diffusion, il doit ne faire état que de données confirmées, faire preuve de prudence et avoir le souci des répercussions de ses propos auprès du public. il doit se garder à cette occasion de toute attitude publicitaire, soit personnelle, soit en faveur des organismes où il exerce ou auxquels il prête son concours, soit en faveur d’une cause qui ne soit pas d’intérêt général ».
(11) texte intégral sur https://aimsib.org/2017/10/07/droit-de-reponse-pr-philippe-even/

Image : Pixabay

La rédaction de l'AIMSIB

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